Evelyne Mary

Deux lourdes pattes sont posées au pied de la montagne, tandis qu’au loin des flammes jaillissent, tourbillonnent, des roses orangés, des jaunes chatoyants, vision de feu, paysage de glace, sensation rocheuse, reflets aquatiques. Tout se succède, tous se côtoient, sous les yeux de l’ours, le regard vers l’ailleurs, paisible, fort, inébranlable, il habite la page.

Ce lien avec la nature, la faune, Evelyne Mary ne l’a jamais rompu, c’est le puits, la source à laquelle elle s’abreuve. Depuis l’enfance son paysage mental est jonché de sentiers sinueux, de cimes rocailleuses, de respirations au sommet, de contemplations en silence. Un temps pour faire taire le monde pour enfin pouvoir l’écouter du haut de son observatoire. Et là, d’en haut, des silhouettes se dessinent, des images se gravent, pour ne plus jamais s’effacer, silence tourbillonnant, calme régénérant, frénésie du regard glissant d’un détail à un autre sans jamais se fixer.

Dans sa déambulation elle emporte avec elle loup, ours, renard jusqu’en bas de la montagne, pour qu’œil animal et regard humain se toisent, se rencontrent, enfin, se confrontent, s’apprivoisent ou même se confondent. Du froid au chaud leurs histoires se composent, entre dominé et dominant une tension s’installe.

Ses dessins Evelyne Mary les construit par entrelacements, successions, superpositions de traits, d’aplats, des petits pas, des souffles, guidée par son instinct elle explore la part animale et se laisse surprendre par l’heureux accident. L’ours se trouvera donc bleu, quand l’humain face à lui sera rouge.

Sur le papier son bestiaire s’agite, joue avec le feu, marche sur la glace. Cette faune, elle en est amoureuse, ce sont ses compagnons de créations, ceux qui parcourent inlassablement ses pages au milieu d’une flore ancrée en elle depuis toujours, dont les couleurs et les formes la ramène à ses balades d’enfance. Marcher, avancer, gravir, toujours gravir, assez haut pour ne jamais vraiment redescendre.

 

Jeslyna & Léa

 

 

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grande montagne 
Linogravure multi-couleurs,  
30×40 cm,
 papier Fabriano Rosaspina ivoire 285g,
 
Ton univers graphique est marqué d’une forte patte animale, notamment le loup et l’ours que l’on croise régulièrement dans tes dessins, quel est ton rapport avec ces animaux?
Le loup, le premier, s’est invité tout seul dans mes dessins, il y a longtemps. J’aimais sa présence, je l’ai fait revenir, sans trop savoir pourquoi au départ.
En fait, je pense que ces animaux-là (loup, ours, renard, tigre..), en faisant référence au sauvage, me permettent d’évoquer une part intime, brute, de l’homme, de la femme. Comme un double animal. Qui est au monde, sans recherche d’apparence, sans représentation.
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Feu 
Linogravure multi couleurs,
10×15 cm,
papier Fabriano Rosaspina ivoire 285g

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Une relation très poétique entre animal et humain se tisse au fil de tes dessins, tantôt dominé, tantôt dominateur, un jeu s’installe, peux tu nous en parler un peu plus?
Dans ma façon de construire une image (à partir de plusieurs plaques gravées), je tente des rencontres entre différents éléments (personnages, animaux, eau, feu, roches, etc..), jusqu’à ce que l’une d’elle fasse sens, me parle. Bien souvent, effectivement, c’est quand le sens né de cette confrontation est poétique que je fixe l’image…
Là encore je pense qu’on peut voir cette relation de jeu entre l’humain et l’animal comme un dialogue de l’homme avec lui-même, s’interpellant, se retournant sur ses traces, s’interrogeant. Se demandant, face à son miroir animal, où sont ses profonds désirs à lui ? Son instinct ?
LIGNE DE CHUTE - linogravure
Ligne de chute
Linogravure multi couleurs,
format 18×24 cm,
sur papier Fabriano Rosaspina ivoire 285g.
Tu entretiens un rapport graphique fort avec la nature; le paysage, la montagne d’où vient cette sensibilité?
De mon enfance ! Avant de quitter l’arrière-pays niçois où j’ai grandi, pour la capitale, j’ai beaucoup randonné, beaucoup aimé les sentiers peu fréquentés qui nous menaient sur les cimes, et cette sensation, arrivée au sommet, de s’asseoir sur un des toits du paysage. D’y laisser son esprit divaguer, se projeter, loin, puisque la-haut si peu d’obstacles à l’horizon. Espace de contemplation et refuge à la fois.
Et puis la marche, la montée en altitude, effort d’endurance et temps de méditation à la fois. Effort physique, endorphines, corps en mouvement, qui sont autant d’éléments me procurant, plus que du bien être, la sensation d’être vivante. Je pense que c’est pour cela que je dessine aussi beaucoup de personnages en train de marcher, courir, sauter, grimper…
Que je laisse souvent beaucoup de blanc, d’espace. Comme celui qu’il y a là-haut. C’est aussi une place à l’imaginaire du spectateur.
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La  gravure et, plus particulièrement la linogravure, semble être ta technique de prédilection, pourquoi ce choix?
T’adonnes tu à d’autres techniques fréquemment? 
Mes premiers albums étaient en découpage. J’aime travailler avec des formes, des à-plats, le trait incisif donné à la silhouette par l’emploi du ciseau. Les multiples possibles, avant de coller.
La linogravure (découverte pendant mes études), j’ai commencé à la pratiquer pour fabriquer des livres d’artiste, il y a une dizaine d’années. Et puis peu à peu j’ai commencé à la travailler comme avec le papier découpé (même s’il y a un lien direct, dans le travail de la forme), avec des découpes de plaques, des superpositions, y retrouvant également le trait incisif par les gouges. Et je me suis rendue compte que le champ des possibles de la gravure s’étendait… et que j’ai encore un paquet de choses à trouver !
Enfin, la linogravure offre la possibilité du multiple, et me permet ainsi de proposer des œuvres originales (et jamais exactement semblables, puisque j’encre, imprime et cale à la main) à petit prix. C’est une démarche qui me tient à cœur.
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Etreinte (détail)
 Linogravure multi couleurs,
18×24 cm,
 papier Fabriano Rosaspina ivoire 285g

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Tu travailles beaucoup par aplats colorés et superpositions, avec une dominante de bleu affrontant des notes de couleurs plus chaudes. Comment se construisent tes dessins, tes choix de couleurs?
En cherchant l’équilibre. Que ce soit dans la composition, ou les rapports espace vierge/tracé, les masses/motifs, les lignes/à-plats, couleurs froides/chaudes, demi-teintes/tâches vives… La notion d’équilibre est essentielle pour moi (d’ailleurs, pratiquant l’escalade, il vaut mieux !)
Quant à la dominante de bleu… c’est complètement subjectif. J’aime énormément cette couleur. Qui, de plus, permet tellement de variations, de nuances, d’avoir un contraste maximal quand il est profond, nuit, ou la douceur nuageuse des impressions multiples.
Enfin, je laisse beaucoup de place à l’accident, je peux le chercher, le provoquer, une journée entière, jusqu’à ce qu’arrive celui qui m’intéresse et que je vais utiliser ensuite.
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Oiseau
Linogravure, passages multiples,
format 30×40 cm,
sur papier Fabriano Rosaspina ivoire 285g
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Quelles sont tes principales références? 
Ouh là…
Alors de manière totalement non exhaustive et comme ça me vient aujourd’hui : Jean GionoHokusai, Olivier Tallec, Jacques Prévert, Anne Crausaz, Anne Herbautz, Thomas Vinau, Astrakan Café d’Anouar Brahem s’il ne fallait garder qu’un seul album de musique, et je lis beaucoup de nouvelle bd française…
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Chasseur-Loup
Linogravure multi couleurs,
18×24 cm,
sur papier Fabriano Rosaspina ivoire 285g,
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Ton parcours  
Bac S options maths, si, si ! Mise à niveau arts Appliqués, puis DMA Fresque & Mosaïque, à l’ENSAAMA Olivier de Serres, Paris, DMA Illustration à l’école Estienne, à Paris, puis à Lyon création du collectif Heureux les Cailloux avec Didier Mazellier, au sein duquel nous avons produit affiches, graphisme et livres d’artiste.
Je suis installée depuis une douzaine d’années en sud-Ardèche, contrée ensoleillée et sauvage même si les montagnes y sont moins hautes que dans le pays de mon enfance…
Je travaille en indépendante depuis la fin de mes études. Pas mal d’ateliers de gravure et d’illustration aussi.
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Tes coups de cœur 
A lire :  Maylis de Kérangal (j’aime énormément son écriture)
bd : Les brumes de sapa, Lolita Séchan.
La cordée du Mont Rose, Olivier Balez,
Juliette, de Camille Jourdy
à re-lire : Le sommet des dieux, Jirô Taniguchi
 
Pour les enfants : Les quatre Géants, album écrit par Zemanel et illustré par Aline Bureau, Père castor-Flammarion, Mars 201
Maman Renard, Amandine Momenceau, éd. L’agrume
et de manière générale, pour les enfants : Olivier Tallec, Laurent Moreau, Anne Crausaz, Mélanie Rutten, Tom Haugomat
et sinon, j’adore cuisiner, mais je vis dans un petit village de l’Ardèche où il est facile de trouver des bons produits, locaux, au quotidien, mais hélas pas d’adresse d’un bon petit resto citadin à vous conseiller… Pour ceux qui passent en Ardèche par Les Vans, Le Café de la Sardine, et La Récré !
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Ton actualité
Une expo à la Galerie Le Beluga, à Saint-Étienne, du 20 janvier au 4 mars,
un album jeunesse chez Rue du Monde, à paraître le 03 mars,
et un lancement/expo de l’album, à la Librairie Artazart, à Paris à partir de fin mars.
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SUR L’INTERNET

www.evelynemary.fr/

https://www.etsy.com/fr/shop/evelynemary

2 thoughts on “Evelyne Mary

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